J’ai eu la chance de naître à une époque où l’on pouvait encore apercevoir les vestiges de tout ce qui était analogique ; j’ai donc eu le luxe de profiter des émissions de radio comme substitut à la télévision — avant que l’univers des écrans (de toutes tailles) ne prenne le dessus. Je me souviens à quel point c’était étrange et passionnant d’écouter quelque chose sans rien voir, qu’il s’agisse de musique ou de pièces radiophoniques. Et je n’ai eu droit qu’aux vestiges de cette époque ! Quelques décennies plus tôt, les familles organisaient en effet leurs soirées autour de la radio. Avant que « encore un épisode » ne signifie rester scotché devant Netflix jusqu’à 4 heures du matin, les gens étaient déjà irrémédiablement accros. Ils avaient simplement un poste beaucoup plus imposant autour duquel se rassembler. Et voilà donc 20 émissions de radio qui poussaient les familles à se précipiter chez elles pour les écouter, bien avant que la télévision ne s’empare du salon !
1. « Amos 'n' Andy » attire 40 millions d'auditeurs chaque soir
Peu d’émissions de radio des débuts ont connu une popularité aussi immense, ni suscité autant de polémiques, qu’« Amos ‘n’ Andy ». Lancée à la radio le 19 mars 1928, cette émission diffusée à l’échelle nationale attirait jusqu’à 40 millions d’auditeurs chaque soir. Certains cinémas allaient même jusqu’à installer des haut-parleurs dans leurs salles afin que les spectateurs ne manquent pas un épisode. Mais les créateurs de l’émission, Freeman Gosden et Charles Correll, étaient blancs, et c’étaient eux-mêmes qui prêtaient leur voix aux personnages noirs en utilisant le dialecte des minstrels au visage noirci. La NAACP a protesté contre cette émission pendant des années, et ce n’est qu’à partir de la version télévisée de 1951 que des acteurs noirs ont été engagés pour interpréter ces rôles. Ces quarante millions d’auditeurs n’ont certainement pas rendu cette émission moins problématique !
2. La petite orpheline Annie vendait des pin's, pas des bagues
À l’origine, la série « Little Orphan Annie » ne comprenait pas de bagues décodeuses, celles rendues célèbres par le film A Christmas Story. Elle a été diffusée pour la première fois le 6 avril 1931, et à partir de 1935, les enfants recevaient des pin’s métalliques, envoyés par la poste avec les opercules en aluminium des boîtes d’Ovaltine. Ces pin’s de membre de la « Radio Orphan Annie Secret Society » servaient effectivement à déchiffrer les chiffres brouillés diffusés à la fin du feuilleton de fin d’après-midi sponsorisé par Ovaltine. Les bagues décodeuses ont ensuite fait partie de produits distincts.
3. Le Lone Ranger sort au galop d’un studio de Détroit
Partout dans le pays, les enfants écoutaient « The Lone Ranger » sans jamais voir le cheval. Cette émission, créée par George W. Trendle et Fran Striker, a été diffusée pour la première fois le 30 janvier 1933 sur WXYZ à Détroit, avec Earle Graser prêtant sa voix au Ranger masqué (Brace Beemer a repris le rôle en 1941), et comprenait l’ouverture de « Guillaume Tell » de Rossini, ainsi que de nombreux effets sonores réalisés à la main, allant des coups de feu au martèlement des sabots lors d’une scène de poursuite, tous interprétés par l’équipe du studio.
4. FDR transforme un micro en « feu de cheminée »
Entre 1933 et 1944, le président Franklin D. Roosevelt a prononcé 30 « Fireside Chats » (conversations au coin du feu) informelles (sans toutefois suivre un calendrier hebdomadaire fixe). Suivies par jusqu’à 60 millions d’Américains, ces émissions abordaient des sujets tels que la crise bancaire, la politique du New Deal et la stratégie de guerre. En s’adressant directement à la population dans un langage simple depuis son salon, sans passer par la presse écrite, il a révolutionné la manière dont un président s’exprimait devant la nation.
5. Le placard de Fibber McGee devient une légende des effets sonores
La série « Fibber McGee and Molly » a été diffusée pour la première fois le 16 avril 1935, avec en vedette Jim Jordan et Marian Jordan, un couple marié dans la vie réelle. L’un de ses gags récurrents les plus célèbres mettait en scène un placard de couloir extrêmement bourré. Chaque fois que Fibber ouvrait le placard de leur maison située au 79 Wistful Vista, une avalanche d’objets ménagers s’en échappait dans un déferlement d’effets sonores élaborés, qui se terminait immanquablement par le tintement d’une boîte de conserve. Le succès de ce gag tenait au fait que les scénaristes ne l’utilisaient pas toutes les semaines : en effet, pour écrire de bons scénarios, il fallait savoir résister à la tentation de surutiliser sa meilleure blague !
6. Jack Benny transforme un long silence en chute
L’émission de radio de Jack Benny a été diffusée pour la première fois le 2 mai 1932, présentant pour la première fois son personnage de scène à un public national. Ce personnage était radin, vaniteux et éternellement âgé de 39 ans. Son homologue comique à la radio était Eddie Anderson, qui incarnait Rochester et éclipsait souvent Benny lors de leurs échanges à l’antenne. Le personnage de Benny, célèbre pour son avarice, a donné lieu à l’une de ses blagues radiophoniques les plus connues lors de l’émission du 28 mars 1948. Un agresseur a sommé Benny de lui remettre son argent ou de risquer sa vie, et Benny a répondu par un long silence, comme s’il avait véritablement besoin de temps pour se décider. Même avec sa vie en jeu, Benny devait encore réfléchir à l’argent !
7. « Lux Radio Theatre » fait entrer Hollywood sur les ondes
Les auditeurs des petites villes n’avaient pas besoin de billet pour écouter l’adaptation d’un film à succès diffusée le lundi soir dans l’émission « Lux Radio Theatre ». Dès sa première diffusion, le 14 octobre 1934, chaque émission d’une heure proposait un accompagnement orchestral complet et des performances en direct, tandis que des stars du cinéma telles que Clark Gable, Bette Davis et Humphrey Bogart reprenaient leurs rôles à l’écran. L’émission était animée par le réalisateur Cecil B. DeMille de 1936 à 1945. (Ce n’est toutefois pas lui qui l’a créée.)
8. Un ventriloque devient la plus grande star de la radio
Edgar Bergen, dont la carrière reposait sur le jeu de bouche de son pantin en bois, a réussi une transition quelque peu improbable (mais non sans succès, soit dit en passant) vers la radio. Le personnage de Charlie McCarthy, incarné par Bergen, a fait ses débuts le 9 mai 1937 dans l’émission « The Chase and Sanborn Hour » ; le dimanche, pas moins de 35 millions de personnes écoutaient la voix extraordinaire de Bergen et les répliques impertinentes de McCarthy.
9. Burns et Allen font entrer le vaudeville dans les foyers
George Burns et Gracie Allen ont construit leur émission humoristique radiophonique autour du contraste entre la logique surréaliste d’Allen et le calme de Burns, qui jouait le rôle du faire-valoir. Lancée le 15 février 1932, leur émission a fini par attirer jusqu’à 45 millions d’auditeurs chaque semaine. Une légende populaire raconte qu’Allen clôturait l’émission par la phrase fétiche « Bonne nuit, Gracie ». Mais Burns a écrit dans ses mémoires que lorsqu’il lui disait « Dis bonne nuit, Gracie », elle répondait simplement par « Bonne nuit ». Apparemment, cette célèbre phrase n’a jamais été prononcée. C’est ce qu’on appelle mettre des mots dans la bouche de quelqu’un !
10. « Lights Out » fait trembler l'Amérique à minuit
« Lights Out » était une série radiophonique créée à l’origine en 1934 par Wyllis Cooper, puis développée en 1936 par Arch Oboler. Diffusée à minuit, l’émission comportait des effets sonores sanglants créés à l’aide de bacon écrasé, de gants en caoutchouc frottés et de pâtes crues. L’épisode le plus populaire était intitulé « Chicken Heart » et racontait l’histoire d’un cœur amibien qui grandissait et engloutissait des villes entières. Malheureusement, aucune version des années 1930 de l’émission n’a survécu ; la seule version disponible est la recréation réalisée par Oboler en 1964.
11. Orson Welles prête sa voix à The Shadow, mais c'est quelqu'un d'autre qui rit
Le 26 septembre 1937, « The Shadow » fut diffusé pour la première fois, ce feuilleton radiophonique dont le héros mystérieux avait le pouvoir de « troubler l’esprit des hommes ». Orson Welles, alors âgé de 22 ans, incarnait Lamont Cranston. Anecdote : le rire sinistre qui annonçait l’entrée en scène du personnage, accompagné du morceau « Le rouet d’Omphale » de Saint-Saëns, était en réalité interprété par l’acteur Frank Readick lors des premières émissions promotionnelles, et non par Welles.
12. « La Guerre des mondes » a semé la panique parmi des milliers de personnes
Le 30 octobre 1938, la troupe du « Mercury Theatre on the Air » d’Orson Welles diffusa une adaptation radiophonique de La Guerre des mondes. Présentée sous la forme d’une série de faux reportages interrompant les émissions de musique de danse prévues au programme, l’émission effraya les auditeurs qui s’étaient branchés trop tard pour saisir les indices permettant de comprendre de quoi il s’agissait réellement. Des auditeurs paniqués saturèrent les lignes téléphoniques de la police. Mais des millions de personnes ne se précipitèrent pas dans les rues. Les journaux, menacés par la radio en tant que concurrent pour les recettes publicitaires, ont fait état de scènes de panique partout.
13. Superman utilise de vrais mots de passe du KKK à l'antenne
La série « Les Aventures de Superman », avec Bud Collyer dans le rôle-titre, a été diffusée pour la première fois le 12 février 1940. En 1946, Superman s’est attaqué à un ennemi bien réel : le Ku Klux Klan. L’arc narratif en 16 épisodes intitulé « Clan of the Fiery Cross » a été diffusé entre le 10 juin et le 1er juillet et a été réalisé en collaboration avec le militant Stetson Kennedy, qui a fourni des informations sur les rituels et les mots de passe utilisés par le Klan. Kennedy a pris quelques libertés artistiques dans son récit, mais le Klan s’est retrouvé dans l’embarras et son recrutement en a pâti. Imaginez que vos mots de passe secrets soient dévoilés par Superman à la radio nationale !
14. Irna Phillips invente le feuilleton télévisé
« The Guiding Light » détient le record de la plus longue série diffusée sans interruption de l’histoire de l’audiovisuel. Irna Phillips a créé ce feuilleton centré sur le révérend John Ruthledge, dans une ville du Midwest. Procter & Gamble a parrainé ce feuilleton quotidien de 15 minutes, diffusé pour la première fois sur NBC le 25 janvier 1937. Il a continué à être diffusé à la radio sans interruption jusqu’en 1956 et s’est même étendu à la télévision !
15. « The Great Gildersleeve » devient la première série dérivée de la radio
La radio a connu sa première véritable série dérivée lorsque NBC et le sponsor Kraft Foods ont offert à Harold Peary, qui incarnait Throckmorton P. Gildersleeve, le voisin bruyant et fanfaron de la série « Fibber McGee and Molly », sa propre série. Dans celle-ci, le personnage de Gildersleeve était présenté sous un jour plus modéré, celui d’un oncle célibataire attachant s’occupant de sa nièce et de son neveu orphelins, vivant dans la ville de Summerfield. The Great Gildersleeve a fait ses débuts le 31 août 1941 et a été diffusée pendant seize ans.
16. Le suspense troque les monstres contre la peur humaine
« Suspense » était une série radiophonique à suspense dont le titre tenait toutes ses promesses : tenir les auditeurs en haleine. L’émission a été diffusée pour la première fois le 17 juin 1942 sur CBS et comportait souvent des morceaux de Bernard Herrmann. Son épisode de référence est celui au titre évocateur « Sorry, Wrong Number », écrit par Lucille Fletcher et mettant en scène Agnes Moorehead dans le rôle d’une invalide alitée qui, à la suite d’un croisement de lignes téléphoniques, surprend un complot visant à l’assassiner. Cet épisode reste un modèle de l’art de susciter la peur sans recourir à des monstres. Il instaure un climat d’angoisse à partir d’une ligne téléphonique et d’une victime, et non pas simplement d’un crime en cours.
17. Groucho Marx peaufine ses sketches pour faire encore plus rire
« You Bet Your Life », avec Groucho Marx, a été diffusé pour la première fois le 27 octobre 1947 et a innové par rapport aux comédies radiophoniques de l’époque : l’émission était enregistrée sur bande magnétique avant sa diffusion, au lieu d’être simplement diffusée en direct. Lorsqu’un participant prononçait le mot secret, un canard mécanique descendait et lâchait 100 dollars. Les producteurs montaient les nombreuses heures de conversations improvisées entre Groucho et les candidats pour ne conserver que les répliques les plus drôles. Fini les temps morts. Le montage avait fait son entrée dans la comédie radiophonique avec « You Bet Your Life ». En somme, ils avaient très tôt compris la formule consistant à « couper les passages ennuyeux » !
18. « Dragnet » a troqué le mélodrame contre de véritables dossiers d'affaires criminelles
La série « Dragnet » a été diffusée pour la première fois le 3 juin 1949 sur NBC. Créée par Jack Webb, qui y tenait également le rôle principal et s’inspirait de dossiers réels de la police de Los Angeles, cette série policière mettait l’accent sur la procédure plutôt que sur le mélodrame. Bien que cette réplique ait souvent été mal retenue, la phrase prononcée par Webb était en réalité : « Tout ce que nous voulons, ce sont les faits, madame. » La réplique « Juste les faits, madame » provient d’un disque parodique de Stan Freberg datant de 1953. Le thème musical de quatre notes composé par Walter Schumann est devenu immédiatement reconnaissable.
19. « Gunsmoke » : l'évolution du western radiophonique
Le 26 avril 1952, CBS a lancé sa nouvelle « série western pour adultes », Gunsmoke, avec l’acteur à la voix grave William Conrad dans le rôle du marshal Matt Dillon. Un tapis avait été posé sur le sol du studio pour reproduire des bruits de pas réalistes, tandis que d’autres effets simulaient des coups de feu. En 1955, CBS lança une adaptation télévisée de Gunsmoke, avec James Arness dans le rôle de Matt Dillon. Pendant six ans, la série a ainsi compté deux acteurs différents dans le rôle de Matt Dillon. Conrad a quant à lui continué à animer l’émission radiophonique jusqu’en 1961.
20. Johnny Dollar met fin à l'âge d'or
L’émission de CBS Radio « Yours Truly, Johnny Dollar », diffusée de 1949 à 1962, a diffusé son dernier épisode le 30 septembre 1962 à 18 h 35 (heure de la côte Est). C’est au cours de cette même heure que fut diffusé le dernier épisode de « Suspense ». Le 30 septembre 1962 est considéré par de nombreux historiens comme marquant la véritable fin de l’âge d’or de la radio. Bob Bailey, l’acteur le plus étroitement associé à ce rôle à son apogée au milieu des années 1950, prêtait sa voix à l’enquêteur d’assurance qui détaillait ses notes de frais pour chaque affaire.
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