Je peux comprendre pourquoi les autorités interdisent certains médias, notamment les livres et, parfois, les films. Il y a des choses qu’on ne devrait probablement pas présenter à tous les publics sans y réfléchir à deux fois. Mais il y a une différence entre dire « on ne diffuse pas ça » et prendre d’assaut une salle de cinéma avec des gaz lacrymogènes parce qu’on a détesté le film à ce point. L’histoire regorge d’exemples de ce dernier cas. Les films ont été accusés de corrompre les mœurs, d’encourager la révolution, d’insulter la religion et de montrer beaucoup trop de décolletés. Certains ont même vu la police débarquer pour confisquer les bobines. Personnellement, si je déteste un film, je me contente de lui donner une mauvaise note et de râler contre ces deux heures que je ne récupérerai jamais. À l’époque, les gens voyaient les choses autrement. Voici 20 films qui ont suscité un tollé incroyable.
1. Un film qui a déclenché de véritables émeutes
Le film épique de D.W. Griffith sorti en 1915, The Birth of a Nation (La Naissance d’une nation), qui traite de la guerre de Sécession, a donné naissance au « blockbuster » moderne, mais a également glorifié le Ku Klux Klan et dénigré les Afro-Américains. La NAACP, une organisation de défense des droits civiques récemment créée, a organisé des boycotts à l’échelle nationale. Les manifestations contre le film devant les cinémas de Boston et de Philadelphie ont dégénéré en violences, et des villes telles que Chicago, Denver et Minneapolis l’ont purement et simplement interdit. Une phrase attribuée par la suite au président Woodrow Wilson, selon laquelle ce film serait « comme écrire l’histoire à la lumière de la foudre », est souvent reprise, mais rien ne prouve qu’il l’ait réellement prononcée.
2. La Grande-Bretagne a interdit un film qu'elle jugeait dangereux
Le film muet de 1925 du réalisateur soviétique Sergueï Eisenstein, Le Cuirassé Potemkine, qui retrace la mutinerie de 1905 des marins de la Russie tsariste, recourait à des techniques de montage radicales pour diffuser un message ouvertement pro-marxiste. Les censeurs britanniques craignaient qu’il n’incite à des grèves et autres mouvements sociaux ; c’est pourquoi l’organisme officiel de censure britannique, le British Board of Film Censors (BBFC), en a de fait interdit la projection commerciale de 1926 à 1954 (bien qu’il fût accessible aux ciné-clubs privés). La France et l’Allemagne ont également imposé des restrictions à ce film.
3. Buñuel a porté des pierres jusqu'à la salle où se déroulait la première de son film
Dans la séquence d’ouverture du court-métrage surréaliste de 16 minutes de Luis Buñuel et Salvador Dalí, Un Chien andalou (1929), un œil est entaillé par un rasoir. Présenté en avant-première à Paris en juin 1929, le film a suscité le dégoût et la colère d’une grande partie du public. Buñuel écrivit plus tard dans ses mémoires, Mon dernier soupir, qu’il avait emporté des cailloux dans la poche de son manteau au cas où les spectateurs l’attaqueraient. Rien n’indique qu’ils l’aient fait, mais le fait d’apporter ses propres munitions à la première de son film en dit long sur ses attentes quant aux critiques.
4. Une foule parisienne s'en est prise à un cinéma
Le 3 décembre 1930, des nationalistes français d’extrême droite, parmi lesquels des membres de la Ligue des patriotes, ont fait irruption dans le cinéma Studio 28 à Paris pour perturber la projection du film surréaliste et anticatholique de Luis Buñuel, L’Âge d’Or. Les manifestants ont jeté de l’encre sur l’écran, lancé des grenades lacrymogènes, agressé les spectateurs et détruit des tableaux surréalistes exposés dans le hall. La police parisienne a préféré interdire le film plutôt que d’arrêter les émeutiers.
5. Des nazis se sont révoltés contre un film de guerre américain
Alors que l’adaptation cinématographique par Universal du roman anti-guerre d’Erich Maria Remarque, À l’Ouest, rien de nouveau, remporta par la suite l’Oscar du meilleur film aux États-Unis, la première allemande, le 5 décembre 1930, fut entachée par des actes de violence organisés. Le propagandiste nazi Joseph Goebbels avait dépêché plus d’une centaine de « chemises brunes », membres de l’organisation paramilitaire du parti nazi, pour perturber la projection. Ils lancèrent des bombes puantes, lâchèrent des souris blanches et crièrent des insultes antisémites au cinéma Mozartsaal. Le 11 décembre 1930, le film américain fut interdit en Allemagne.
6. La Géorgie a menacé d'arrêter le directeur d'un studio
Un film de Warner Bros. sorti en 1932, I Am a Fugitive from a Chain Gang, avec le grand acteur Paul Muni, racontait l’histoire vraie du détenu évadé Robert Elliott Burns et révélait la barbarie des chaînes de forçats dans les prisons du Sud. Cela a provoqué la colère des autorités de Géorgie, qui ont estimé que le film diffamait le système pénitentiaire de l’État. L’État a purement et simplement interdit le film, et les directeurs de prison de l’État ont intenté un procès pour obtenir des millions de dollars de dommages-intérêts pour diffamation. Le réalisateur de la Warner, Mervyn LeRoy, et le directeur du studio, Jack Warner, se sont vu signifier que s’ils mettaient les pieds en Géorgie, ils seraient jetés en prison. C’est ce qu’on appelle prendre une mauvaise critique personnellement.
7. Howard Hughes a su transformer une interdiction en source de profits
Le film de gangsters Scarface, sorti en 1932, a été produit par Howard Hughes et réalisé par Howard Hawks. Des associations civiques, des chefs de police et des associations italo-américaines ont réclamé l’interdiction de Scarface. Les commissions de censure des États ont exigé des modifications, et le film a été rebaptisé Scarface : La honte de la nation, avec une fin différente. Certains États ayant refusé sa sortie, Hughes a distribué le film dans des régions dépourvues de commission de censure. Si un public ne pouvait pas le voir, il n’avait qu’à en chercher un autre.
8. Des monstres ont fait fuir les clients, et pire encore
Le film Freaks (1932) du réalisateur de la MGM Tod Browning mettait en scène de véritables artistes de cirque présentant un handicap. Lors des premières projections-tests en 1932, les spectateurs ont pris la fuite. La communication du studio affirmait qu’une femme avait menacé de poursuivre le studio en justice pour lui avoir causé une fausse couche. Cette affirmation n’a pas été vérifiée et découle probablement de menaces juridiques plutôt que d’un véritable incident médical. La MGM a coupé 30 minutes du film, des séquences aujourd’hui perdues, et l’a retiré de l’exploitation. La censure britannique a interdit le film pendant 30 ans, de 1932 à 1962.
9. L'interdiction qui a duré plus d'un quart de siècle
Lorsque Paramount décida d’adapter L’Île du docteur Moreau de H.G. Wells sous le titre L’Île des âmes perdues (1932), le studio choisit Charles Laughton pour incarner le scientifique qui transformait chirurgicalement des animaux en êtres humains. Le refrain des animaux, « Quelle est la loi ? Ne sommes-nous pas des hommes ? », associé à des images explicites de vivisection, c’est-à-dire d’interventions chirurgicales pratiquées sur des animaux vivants à des fins expérimentales, a provoqué l’indignation de divers chefs religieux et associations de protection des animaux. En 1933, la censure britannique a déclaré que le film était « contre nature » et l’a interdit pendant 25 ans, jusqu’en 1958. Même Wells a publiquement désavoué le film.
10. Une femme qui n'a pas été sanctionnée a contraint Hollywood à agir
Dans Baby Face (1933), Barbara Stanwyck incarnait Lily Powers, une employée de banque qui gravissait les échelons de l’entreprise en couchant avec ses supérieurs, sans en subir les conséquences ni éprouver le moindre scrupule moral. Sorti en juillet 1933, le film, mettant en scène un personnage féminin impuni, provoqua la fureur des dirigeants civiques et catholiques, les poussant à fonder, plus tard dans l’année, la Légion catholique de la décence. La Légion allait exiger des studios qu’ils confient le pouvoir à son censeur, Joseph Breen, et qu’ils se conforment au Code de production, le règlement d’autocensure d’Hollywood, à compter du 1er juillet 1934.
11. Un pape a condamné un film parce qu'il était un peu trop osé
Le film Ecstasy (1933) du réalisateur tchèque Gustav Machatý a fait connaître Hedy Kiesler, alors âgée de 18 ans et qui deviendra plus tard l’actrice Hedy Lamarr, à l’échelle internationale grâce à des scènes de baignade nue et à un gros plan sur une femme en plein orgasme. Le pape Pie XI a condamné le film dans le journal du Vatican, L’Osservatore Romano. En 1934, les douanes américaines ont saisi les copies importées pour obscénité, ce qui a retardé la sortie du film aux États-Unis de plusieurs années. Ce film a véritablement réussi à choquer tout le monde, des douaniers au pape.
12. L'affirmation de Capra concernant ses mémoires ne tient pas la route
Le réalisateur Frank Capra a associé Barbara Stanwyck à Nils Asther (maquillé en Chinois) dans le rôle d’un seigneur de guerre chinois dont tombe amoureuse le personnage de missionnaire incarné par Stanwyck dans Le Thé amer du général Yen (1933). Ciblé par des militants moralisateurs et des groupes ségrégationnistes lors de sa sortie en janvier 1933, le film fut l’un des rares échecs commerciaux de Capra. Selon l’autobiographie de Capra publiée en 1971, le film fut interdit dans tout l’Empire britannique. Des documents de la censure britannique suggèrent qu’il fut autorisé après quelques coupures mineures seulement.
13. Chaplin s'est moqué d'Hitler et a reçu des menaces de mort
« Le Dictateur » (1940) est une satire d’Adolf Hitler réalisée par Charlie Chaplin, qui en a également écrit le scénario et en a assuré la mise en scène, tout en y tenant le rôle principal. Le film est sorti en octobre 1940, alors que les États-Unis n’étaient pas encore entrés en guerre. Avant sa sortie, la satire anti-Hitler qu’il contenait a poussé le German American Bund, une organisation pro-nazie américaine, à organiser des piquets de grève devant les cinémas et à envoyer des menaces de mort à Chaplin. Chaplin subit également des pressions de la part du Bureau Hays, chargé de faire respecter les règles de censure à Hollywood, pour qu’il renonce au film afin de ne pas nuire aux échanges commerciaux avec les pays étrangers. Le film fut interdit dans toute l’Europe occupée par les nazis et dans les pays alignés sur l’Axe, mais il reste le film de Chaplin ayant généré le plus de recettes aux États-Unis.
14. La police a effectué des descentes dans des cinémas à cause du décolleté de Jane Russell
Le western The Outlaw (1943), produit par Howard Hughes, avait été spécialement conçu pour mettre en valeur les atouts de la star Jane Russell, la campagne publicitaire du film mettant l’accent sur son décolleté généreux. La Légion catholique de la décence l’a condamné, et les brigades des mœurs ont mené des descentes dans des cinémas de villes telles que San Francisco, Minneapolis et Jersey City lors de sa sortie limitée en 1943 et de sa réédition à plus grande échelle en 1946, saisissant des bobines de film et arrêtant des exploitants de salles. Hughes a contesté ces interdictions devant les tribunaux pendant cinq ans. Selon Jane Russell, elle portait en secret son propre soutien-gorge rembourré au lieu de celui spécialement conçu pour elle par Hughes. Après tout ce travail d’ingénierie, elle ne l’a même pas porté.
15. Un showman a monté de toutes pièces son propre scandale
En 1945, le producteur Kroger Babb a vendu « Mom and Dad », un film d’exploitation sur l’éducation sexuelle, regorgeant d’images réelles d’accouchements et d’infections sexuellement transmissibles, à des publics séparés par sexe. Babb a engagé de fausses infirmières pour distribuer des tracts sur l’éducation sexuelle dans les halls des cinémas, provoquant un tollé au sein du conseil municipal et de l’Église. Babb s’est défendu devant les tribunaux contre des centaines d’interdictions municipales, dans des affaires qui sont entrées dans l’histoire sous le nom de « Babb contre les censeurs municipaux ». Et la campagne promotionnelle de Babb fut un succès : ce film devint l’un des films indépendants les plus rentables de son époque.
16. « Lust In The Dust » a été interdit ou censuré dans certaines villes
Le western Duel in the Sun (1946), produit par David O. Selznick, qui raconte la passion illicite entre Jennifer Jones et Gregory Peck, qui finissent par s’entre-tuer, a été qualifié par la critique de « Lust in the Dust » et condamné par la Légion catholique de la décence. Des fidèles ont organisé des piquets de grève dans tout le pays et le film a été interdit ou censuré avant même sa sortie dans certaines villes. Selznick a réagi en organisant des projections simultanées afin d’encaisser les recettes avant que les autorités locales n’aient le temps d’agir. Il n’allait certainement pas rester les bras croisés en attendant que les censeurs rattrapent leur retard.
17. 40 minutes de film ont été présentées à la Cour de cassation
En 1950, le segment de 40 minutes intitulé « Le Miracle », réalisé par le cinéaste italien Roberto Rossellini et mettant en scène Anna Magnani dans le rôle d’une paysanne convaincue que sa grossesse est un miracle sacré, fut projeté à New York dans le cadre d’un film à sketches intitulé « Ways of Love ». Les « Catholic War Veterans » ont organisé un piquet de grève devant le Paris Theatre, où le film était projeté ; le cinéma a également reçu des menaces à la bombe, et la commission des autorisations de New York a révoqué son autorisation de projection. Le distributeur Joseph Burstyn a saisi la Cour suprême, qui a décidé à l’unanimité en 1952 que les films relevaient de la liberté d’expression.
18. Un film a échappé à la censure sans trop de difficultés, ou presque
Otto Preminger a réalisé The Moon Is Blue (1953), une comédie romantique pour United Artists qui est sortie sans le label du Code de production hollywoodien, car il avait refusé de supprimer les mots « vierge » et « maîtresse » du scénario. Rétrospectivement, le film semble tout à fait inoffensif, mais à l’époque, cela a suffi à provoquer la condamnation de la Légion catholique de la décence, voire des manifestations de protestation et l’arrestation d’un directeur de cinéma de Jersey City. Preminger porta l’affaire devant les tribunaux, où il obtint gain de cause et démontra que les films pouvaient connaître le succès sans le label du Code. Tout ce tapage pour les mots « vierge » et « maîtresse ».
19. Le scandale a permis à Bardot de battre un record au box-office
Le film « Et Dieu créa la femme » (1956) du réalisateur Roger Vadim a propulsé l’actrice française Brigitte Bardot, alors âgée de 22 ans, au rang de star mondiale et de sex-symbol. Lors de sa sortie aux États-Unis en octobre 1957, des organisations catholiques ont organisé des piquets de grève devant les salles de cinéma à travers tout le pays ; à Lake Placid, dans l’État de New York, des prêtres ont même versé de l’argent aux exploitants de salles pour qu’ils ne programment pas le film. Les agents de la brigade des mœurs ont fait irruption dans les cinémas en plein air et ont arrêté des projectionnistes pour diffusion de contenu obscène. Pour le meilleur ou pour le pire, et en partie grâce à cela, le film est devenu le plus grand succès étranger jamais enregistré aux États-Unis jusqu’à cette date.
20. Un cardinal a qualifié de « péché » un film approuvé par un studio
Baby Doll (1956) était un scénario de Tennessee Williams racontant l’histoire d’une jeune mariée adolescente attendant de connaître ses premiers rapports sexuels, avec Carroll Baker dans le rôle-titre et Elia Kazan à la réalisation. Le film faisait l’objet d’une campagne publicitaire sur un panneau d’affichage géant à Times Square et, surtout, avait déjà été validé par la censure hollywoodienne. Mais le 16 décembre 1956, le cardinal Francis Spellman monta en chaire à la cathédrale Saint-Patrick et qualifia le film de « concept diabolique », affirmant que tout catholique qui le verrait commettrait un péché mortel. La Légion de la décence organisa un boycott. Hollywood avait donné son autorisation pour la diffusion du film. Le cardinal affirmait à des millions de catholiques que le regarder pouvait mettre leur âme en danger.
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