«My Feed, My Way»: L’Australie veut permettre aux internautes de bloquer les algorithmes
L'Australie s'apprête à redéfinir en profondeur la relation entre les entreprises de réseaux sociaux et leurs utilisateurs grâce à un nouveau cadre réglementaire destiné à donner aux citoyens davantage de contrôle sur ce qui s'affiche sur leurs écrans. En vertu du projet de loi présenté sous le nom de « My Feed, My Way », les Australiens âgés de 16 ans et plus pourraient désactiver les algorithmes de recommandation qui déterminent en grande partie ce que les utilisateurs voient sur les principales plateformes sociales. À la place, les utilisateurs pourraient choisir un fil d'actualité limité aux publications de leurs amis, des créateurs, des groupes et des autres comptes qu'ils suivent délibérément, éliminant ainsi du flux les contenus recommandés par les algorithmes. Cette proposition s'appuie sur les restrictions radicales imposées par l'Australie aux jeunes utilisateurs, qui interdisent aux enfants de moins de 16 ans de détenir un compte sur les principaux réseaux sociaux depuis décembre 2025. Avec cette dernière initiative, le gouvernement du Premier ministre Anthony Albanese se concentre désormais sur les Australiens qui sont légalement autorisés à utiliser ces plateformes et sur les systèmes qui influencent ce qu'ils voient.
Cette proposition va bien au-delà de la simple obligation faite aux entreprises de réseaux sociaux d'ajouter une option supplémentaire quelque part dans leurs paramètres. Les plateformes devraient proposer activement aux utilisateurs concernés un choix clair quant au fonctionnement de leur fil d'actualité, plutôt que de les laisser chercher dans les menus une fonction de désactivation difficile à trouver. Les utilisateurs pourraient continuer à recevoir un flux personnalisé façonné par la technologie de recommandation ou sélectionner un fil d'actualité alternatif centré sur les comptes qu'ils ont délibérément choisi de suivre. Les responsables australiens ont lié cette intervention aux préoccupations croissantes concernant les systèmes de recommandation qui orientent sans cesse les utilisateurs vers des contenus qu'ils n'ont jamais demandés, notamment des contenus associés à la misogynie, à des messages malsains sur l'image corporelle, à la radicalisation et à d'autres environnements en ligne potentiellement néfastes. La ministre des Communications, Anika Wells, a présenté cette législation comme s'inscrivant dans le cadre d'un affrontement beaucoup plus large concernant l'influence que les entreprises technologiques exercent désormais sur la vie quotidienne. « Leurs plateformes et leurs outils se sont immiscés dans notre quotidien d'une manière que nous n'aurions jamais pu imaginer. Certains ont des effets positifs, mais d'autres ont des conséquences désastreuses. Et les géants de la tech vont devoir rendre des comptes à l'échelle mondiale. »
« Bien sûr, il y aura des opposants, car il s'agit ici de modifier le rapport de force. Nous retirons le pouvoir aux grandes entreprises technologiques mondiales pour le redonner aux Australiens ordinaires. »
– Anthony Albanese, Premier ministre australien
Pour M. Albanese, l'argument central n'est pas que Canberra doive décider de ce que les Australiens voient en ligne, mais que les utilisateurs individuels doivent eux-mêmes disposer d'une autorité nettement plus grande sur cette décision. « Il ne s'agit pas de donner le contrôle au gouvernement, mais de le donner aux citoyens. Il s'agit de redonner le choix aux Australiens sur Internet », a déclaré le Premier ministre. Cette proposition s'appuierait sur une obligation légale plus large de diligence numérique, imposant aux entreprises technologiques de remédier aux risques engendrés par leurs services, avec des sanctions pouvant atteindre 109,2 millions de dollars australiens en cas de manquements graves au titre du nouveau cadre réglementaire. M. Albanese a également ouvertement reconnu que les entreprises dont les modèles économiques dépendent fortement des systèmes de recommandation ne sont guère susceptibles d'accueillir favorablement ce changement. « Bien sûr, il y aura des opposants, car il s'agit ici de modifier le rapport de force. Nous retirons du pouvoir aux grandes entreprises technologiques mondiales pour le redonner aux Australiens ordinaires. » Si elle est adoptée, cette mesure ferait pénétrer l'Australie davantage dans un territoire réglementaire largement inexploré, en faisant du contrôle effectif des flux algorithmiques par les utilisateurs une obligation légale plutôt qu'une fonctionnalité facultative des plateformes.

La dernière proposition australienne marque également la prochaine étape d'une expérience réglementaire qui a débuté par une intervention encore plus radicale : l'exclusion totale des enfants de moins de 16 ans des principales plateformes de réseaux sociaux. Cette législation, adoptée fin 2024 et pleinement en vigueur depuis le 10 décembre 2025, impose aux services concernés, notamment Instagram, TikTok, X et Facebook, d'empêcher les mineurs australiens de détenir des comptes, les entreprises s'exposant à des amendes pouvant atteindre 50 millions de dollars australiens en cas de non-respect. « My Feed, My Way » aborde le problème différemment pour toutes les personnes légalement autorisées à rester sur les réseaux sociaux. Plutôt que de restreindre l'accès, le gouvernement souhaite que les adultes et les adolescents plus âgés décident eux-mêmes si la technologie de recommandation doit influencer leur expérience ou non. Cette distinction est au cœur de la stratégie évolutive de Canberra : les plus jeunes enfants sont protégés par une barrière d'âge, tandis que les utilisateurs âgés de 16 ans et plus se verraient garantir légalement le choix quant à la technologie qui façonne leur fil d'actualité.

Les enjeux pour les entreprises technologiques seraient également nettement plus importants dans le cadre de cette nouvelle réglementation. Les plateformes qui ne respecteraient pas leurs obligations s'exposeraient à des amendes pouvant atteindre 109,2 millions de dollars australiens, soit plus du double de l'amende maximale prévue pour les restrictions relatives aux réseaux sociaux pour les moins de 16 ans. L'approche plus large du gouvernement, dite du « devoir de diligence numérique », vise à faire peser la responsabilité sur les entreprises elles-mêmes, en leur imposant d'identifier et d'atténuer les risques prévisibles découlant de la conception et du fonctionnement de leurs services. Les algorithmes de recommandation font l'objet d'une attention particulière, car ils peuvent sélectionner en continu des contenus en se basant sur des prédictions quant à ce qui retiendra l'attention d'un utilisateur, en proposant souvent des publications provenant de comptes que l'utilisateur n'a jamais consciemment choisi de suivre. Les responsables australiens affirment qu'offrir aux utilisateurs une véritable alternative pourrait réduire l'exposition indésirable à des contenus préjudiciables sans que le gouvernement ait à dicter quels contenus licites peuvent apparaître en ligne. En ce sens, le « bouton d'arrêt » proposé vise à changer qui contrôle en dernier ressort le fil d'actualité plutôt que de simplement réglementer les publications individuelles.
« Il ne s'agit pas de donner le contrôle au gouvernement, mais de le donner aux citoyens. Il s'agit de redonner le choix aux Australiens en ligne. »
– Anthony Albanese, Premier ministre australien
La réussite de l'approche australienne pourrait avoir des répercussions bien au-delà des frontières du pays. Ses restrictions visant les moins de 16 ans ont déjà contribué à intensifier le débat international sur la manière dont les gouvernements devraient réagir face aux effets des réseaux sociaux sur les enfants, d'autres pays explorant actuellement leurs propres mesures de protection en fonction de l'âge. La proposition relative à l'algorithme pourrait de la même manière servir de cas d'essai pour les gouvernements qui s'interrogent sur la nécessité d'une réglementation plus stricte des systèmes de recommandation eux-mêmes. D'importantes questions subsistent, notamment celle de l'efficacité avec laquelle ces règles pourraient être appliquées, de la manière dont les plateformes concevraient des fils d'actualité chronologiques conformes, et de savoir si les utilisateurs choisiraient réellement de renoncer aux recommandations personnalisées lorsqu'on leur en donnerait la possibilité. L'expérience de l'Australie avec les restrictions pour les moins de 16 ans a également démontré la difficulté de réglementer les comportements numériques, des rapports faisant état d'adolescents tentant de contourner les contrôles par des méthodes alternatives d'accès aux plateformes. Néanmoins, Canberra remet une nouvelle fois en cause une caractéristique fondamentale du modèle économique moderne des réseaux sociaux, en faisant valoir cette fois-ci que ce sont les Australiens — et non les géants de la tech — qui devraient décider si un algorithme a le droit de choisir ce qu'ils voient.
